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Ecriture

L’atelier d’écriture

Postures de l’animateur d’un atelier artistique

Le texte d’Odette et Michel Neumayer, qui concerne les ateliers d’écriture, permet d’interroger la posture de l’animateur de tout atelier de  pratique artistique.

1. Prendre le temps d’apprivoiser en premier lieu les mots

Avant de penser « texte », il faut apprivoiser les mots. Les mots nous contraignent et nous libèrent. Ils sont souffrance et bonheur, retour sur le passé et promesse d’avenir ; la meilleure et la pire des choses. Il faut jouer avec, et finalement, on se surprend à les aimer.

2. S’autoriser à faire du sens, à renouer des liens avec soi-même

En fréquentant les mots, nous pouvons renouer avec ce dont ils sont porteurs, pour nous : souvenirs, expériences, projets, images, imaginaire. En les combinant, en les dépliant, nous produisons des textes. Ceux-ci nous aident à nous métamorphoser, à devenir autres sans craindre de perdre pour autant ce que nous avons été. En écrivant, nous nous autorisons à construire une pensée, portée par nos récits, nos poèmes, notre imagination.

3. Pratiquer la lecture au positif

Animer un atelier d’écriture implique, pour les animateurs, d’être vigilants à la façon dont ils considèrent les participants. Un principe d’Éducation Nouvelle, par exemple, est de cesser d’aborder les autres avec l’idée du manque – auquel il faudrait remédier -, manque de vocabulaire, de motivation, de culture générale, etc. Un autre est de cesser de penser que la solution est du côté de la recette, du « truc » pour faire produire et uniquement là. L’action doit reposer sur la conviction que seul le repérage du positif, même dans les situations les plus difficiles, permet à chacun (participants, animateurs) de dépasser les prétendues fatalités.

Dans les ateliers d’écriture, l’extraordinaire énergie émotionnelle, relationnelle, intellectuelle suscitée par les consignes doit être mise à profit pour légitimer l’idée que des évolutions, des transformations, voire des ruptures, sont possibles et de l’ordre du réalisable.

4. Refuser la didactisation

Didactiser l’écriture, ce serait laisser entendre : « Vous allez apprendre maintenant quelque chose que vous utiliserez plus tard », ou encore : « Avant de commencer, vous devez apprendre les règles de l’art ». Comme si acquérir un savoir et l’utiliser étaient deux temps dissociés ! Comme si on pouvait apprendre sans faire ; comme si l’on pouvait former sans poser la question de l’émancipation de celui qui se forme (1).

Voilà pourquoi l’on ne peut que souscrire aux analyses de didacticiens tels que J.-F Halté (2), qui écrit : « La didactique et la pédagogie de l’écriture ne trouvent pas leur compte exact avec la seule approche de l’apprentissage. Il y a des conditions pédagogiques à réunir pour que l’on soit actif cognitivement. II y a des problématiques sociales et culturelles à travailler en classe [et en formation, ajoutons-nous], avec l’écriture, pour que se développe le travail de l’intelligence ».

5. Refuser une langue servante

C’est à partir d’un manque ressenti que nous écrivons, et non à partir de ce que nous savons et disons déjà. La langue n’est pas un objet clos, fini, décidé d’avance, même si les dictionnaires, les définitions et les conventions existent. Laisser croire que tous ces attributs, toutes ces qualités seraient déjà codifiés, faire comme s’il n’y avait pas du neuf à inventer, enfermer le sujet dans l’idée largement ressassée selon laquelle : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément », c’est empêcher l’écriture et refermer l’espace de la création. Si écrire n’était que transcrire, quelle place resterait-il pour tous ceux qui prétendent ne pas avoir de pensée propre, ne rien avoir à dire, ne rien avoir vécu qui mériterait que l’on s’y attarde ?

Aux animateurs d’autoriser la contingence, de provoquer le jeu des lectures jamais fini. À eux de légitimer l’élaboration progressive et la recherche par les sujets écrivants de la forme juste, du code singulier, les leurs.

6. L’écriture, comme la parole, ça se prend !

Maintenir les personnes dans l’idée qu’il suffirait de bien « connaître le code » pour pouvoir communiquer efficacement, de bien entendre pour être entendu, c’est faire fi des facteurs sociaux qui conditionnent et biaisent souvent cette communication(3). Dans l’atelier, il importe de créer cet espace de prise de pouvoir non sur les autres, mais sur soi-même, c’est-à-dire sur sa capacité à prendre sa langue et sa parole au sérieux, suffisamment en tout cas pour accepter de les mettre en partage, ici et maintenant… pour commencer !

7. Construire des savoirs nouveaux dans la complexité

Si l’on admet que les ateliers d’écriture sont des situations anthropologiques de construction de savoirs et non seulement d’apprentissage, il faut alors affirmer que cette construction n’est ni linéaire, ni progressive. Ce qui s’y joue est toujours pour partie inappréciable, indicible même. Aux animateurs la tâche de faire valoir haut et fort pour chaque participant le droit de ne pas tout comprendre tout de suite, le droit de douter et de tâtonner. À eux également de maintenir le cap de la complexité : complexité des consignes – ne pas craindre qu’elles s’expriment de façon poétique -, complexité d’un dispositif qui, tout en étant progressif, ne cherche pas à aller du simple au complexe mais plonge d’emblée dans le multiple.

8.  Écrire ensemble pour réussir tous !

La langue n’est jamais donnée. Elle se travaille. Participer à un atelier d’écriture, c’est se former à résister à la peur de l’erreur, à la pression du « bien dit » et du « beau langage », au sentiment que les autres savent mieux faire que nous. Cela suppose de se trouver dans un environnement favorable au travail et à la recherche certes, mais surtout dans un lieu où l’on prend sciemment le parti de la coopération et de l’entraide. Aux animateurs de poser la distinction entre travail de groupe et coopération : le premier terme est d’ordre technique (c’est affaire de choix : faire seul ou produire à plusieurs, vouloir un texte personnel ou un écrit collectif ?) ; le second est un horizon de valeurs : la coopération suppose l’empathie, développe la faculté de se décentrer, d’échanger, et enrichit l’ensemble des partenaires. Elle transcende les relations, elle ne cherche pas à les gérer.

9. Reconnaître à chacun ses zones de culture et d’inculture, de connaissance et d’ignorance

L’écriture n’est pas affaire de spécialistes, qu’il s’agisse d’animateurs ou d’écrivains. Il n’y a pas d’un côté ceux qui sauraient et de l’autre ceux qui, ignorants, auraient à écouter les premiers. Tout homme est porteur de zones de culture et donc d’inculture. Tous les hommes sont capables de questionner, d’élaborer et de tramer leurs communes questions en questionnements, avec et contre les autres. Aux animateurs la tâche de maintenir les questions ouvertes et les questionnements vivants, de refuser les réponses qui font trop vite clôture, car, comme l’écrit le poète Edmond Jabès (4): « Il faut savoir préserver la question. »

10. Affirmer la nécessité, le droit à l’utopie

«L’utopie n’est pas fuite dans l’irréel ; elle est l’exploration des possibilités objectives du réel et combat pour leur concrétisation », écrit le philosophe Ernst Bloch (5).

Contre-lieux et contre-temps provisoires, au plus près du réel, les ateliers d’écriture se nourrissent des tensions de la société. Dans un monde où les désirs – qu’ils portent sur l’éducation, la formation, le travail, la vie privée ou la vie sociale – portent souvent l’illusion qu’il serait possible et souhaitable de jouir de tout tout de suite, sans effort et sans labeur, l’atelier d’écriture est du côté de la longue durée et du Principe espérance (6).

Tout ne se joue pas forcément dans l’instant. À tout moment, que ce soit pendant l’atelier ou par la suite, tout sujet peut décider d’entreprendre des choses nouvelles. Il peut sortir de cette « normalité » dont parle Schérer citant Pasolini (7), participer avec d’autres à l’émergence de projets et s’investir ailleurs. Il peut décider de se réveiller. En effet, comme l’écrit Pasolini : « L’homme tend à s’endormir dans sa propre normalité. Il perd l’habitude de se juger, il ne sait plus qui il est. C’est alors que se crée artificiellement l’état d’émergence. Ce sont les poètes qui pourvoient à cette tâche. Les poètes, ces indignés, ces champions de la rage intellectuelle, de la furie philosophique »(8).

Et si ce qui émerge de l’atelier était ce désir nouveau d’apprendre, de faire, de découvrir ? Et si ce qui est affirmé pour les poètes valait aussi pour l’atelier d’écriture ?

Odette et Michel Neumayer Neumayer

Animer un atelier d’écriture : faire de l’écriture un bien partagé.


(1) Pour un approfondissement de la notion d’émancipation intellectuelle, lire J. Rancière, Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris, Fayard, 1987, p. 26 : « Dans l’acte d’enseigner et d’apprendre, il y a deux volontés et deux intelligences. On appellera abrutissement leur coïncidence. […] On appellera émancipation la différence connue et maintenue des deux rapports, l’acte d’une intelligence qui n’obéit qu’à elle-même, lors même que la volonté obéit à une autre volonté. »

[2] J.-F. Halté, « Savoir écrire – savoir faire », Revue Pratiques, n° 61 Ateliers d’écriture, mars 1989, p. 28.

[3] Souvenons-nous des analyses de Pierre Bourdieu à ce sujet, lorsqu’il montre que ce qui rend la prise de parole efficace, ce n’est pas « ce que j’ai à dire », mais la place que j’occupe dans le champ symbolique et social de l’échange. Autrement dit, ce n’est pas le contenu ou la maîtrise du code qui comptent, mais la position que l’on m’autorise à occuper, l’image dont l’autre me crédite. P. Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, 1982, Fayard.

[4] Toute question est liée au devenir. Hier interroge demain, comme demain interroge hier, au nom du futur toujours ouvert […] ». Lire aussi E. Jabès, Le livre des questions, Gallimard, 1963.

[5] E. Bloch, L’esprit de l’utopie, cité par R. Vaneigem dans l’article « Bloch », Encyclopédie Universalis (version 7).

[6] E. Bloch, Le principe espérance, 1954-1959, Paris, 1994, Gallimard, Bibliothèque de philosophie.

[7] René Schérer, « Lieux d’utopie », L’art au XX° siècle et l’utopie, Paris 2000, L’Harmattan, Coll. ART8, p. 74.

[8] Pasolini, Vie nuove 1962, citation donnée par Schérer (op. cit., p. 74).


Ressources

Projets

  • Un appel à projet : Mots à croquer, qui incite à mettre en place des ateliers d’écriture autour de l’alimentation.