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Création – Créativité

La création se distingue de toute autre forme de production naturelle ou humaine. Dans l’agir créateur, l’homme vit l’affirmation exaltante de tout son être dans la libre production d’une valeur nouvelle. Création et créativité sont distinctes en ce sens où cette dernière est un don universellement partagé contrairement à la faculté de créer.

Question d’inspiration ?

D’après Socrate dans le Ion : ce n’est pas en vertu d’un art que Ion, le rhapsode, parle d’Homère, et ce n’est pas en vertu d’un art qu’Homère, le poète compose ses chants magnifiques. Le mystère de la création viendrait d’une puissance divine qui les met en branle et, dans ces moments, « les poètes n’ont plus leur esprit » : ce sont des hommes habités par Dieu.

« Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine… » : ainsi s’ouvre le fameux problème XXX, 1 du pseudo Aristote. Il ne s’agit plus de possession divine mais de dérèglement physiologique. Dans le système humoral de l’Antiquité -et qui perdurera jusqu’au 18ème siècle- l’excès de bile noire détermine un tempérament et des modifications de comportement. Et les poètes en seraient affectés.

Quoiqu’il en soit, la fureur divine qui s’empare du poète n’est pas sans effets physiologiques, le visage s’enflamme, les yeux étincellent, le sujet gesticule. C’est encore en des termes similaires que Denis Diderot décrit le coloriste dans ses Essais sur la peinture en 1795 :

« Celui qui a le sentiment vif de la couleur, a les yeux attachés sur sa toile ; sa bouche est entrouverte, il halète ; sa palette est l’image du chaos. C’est dans le chaos qu’il trempe son pinceau, et il en tire l’œuvre de sa création. Et les oiseaux et les nuances dont leur plumage est teint ; et les fleurs et leur velouté ; et les arbres et leurs différentes verdures ; et l’azur du ciel et la vapeur des eaux qui les ternit ; et les animaux et les longs poils et les taches variées de leur peau, et le feu dont les yeux étincellent. Il se lève, il s’éloigne, il jette un coup d’œil sur son œuvre. Il se rassied, et vous allez voir naître la chair, le drap, le velours, le damas, la mousseline, la toile, le gros linge, l’étoffe grossière ; vous verrez la poire jaune et mûre tomber de l’arbre, et le raisin vert attaché au cep. Mais pourquoi y a-t-il si peu d’artistes qui sachent rendre la chose à laquelle tout le monde s’entend ? Pourquoi cette variété de coloristes, tandis que la couleur est une en nature ? La disposition de l’organe y fait sans doute. L’œil tendre et faible ne sera pas ami des couleurs vives et fortes … Mais pourquoi le caractère, l’humeur même de l’homme n’influeraient-ils pas sur son coloris ? Si la pensée habituelle est triste, sombre et noire, s’il bannit le jour de sa chambre, s’il cherche la solitude et les ténèbres, n’aurez-vous pas raison de vous attendre à une scène vigoureuse peut-être, mais obscure, terne et sombre ? S’il est ictérique et qu’il voit tout jaune, comment s’empêchera-t-il de jeter sur sa composition le même voile jaune que son organe vicié jette sur les objets de la nature, et qui le chagrine, lorsqu’il vient à comparer l’arbre vert qu’il a dans son imagination, avec l’arbre jaune qu’il a sous les yeux ?

Soyez sûr qu’un peintre se montre dans son ouvrage autant et plus qu’un littérateur dans le sien. Il lui arrivera une fois de sortir de son caractère, de vaincre la disposition et la pente de son organe. C’est comme l’homme taciturne et muet qui élève une voix. L’explosion faite, il retombe dans son état naturel, le silence. L’artiste triste ou né avec un organe faible produira une fois un tableau vigoureux de couleur ; mais il ne tardera pas à revenir à son coloris naturel. »

Mes petites idées sur la couleur

L’inconscient à l’œuvre ?

La psychanalyse a, quant à elle, soupçonné derrière l’inspiration, la contrainte naturelle des tendances profondes de l’inconscient. Le sens du travail de l’artiste renverrait « à un événement infantile complexe et ensuite diversement symbolisé, varié, modulé, orchestré dans l’œuvre totale du créateur » Jean Paul Weber, La psychologie de l’art 1958.

L’artiste est perçu comme quelqu’un qui cherche à s’accomplir, à résoudre un conflit intérieur, à satisfaire un besoin qui l’obsède depuis l’enfance et qui donne lieu à des réminiscences de thèmes et de configurations. Dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Freud relève quelques traits de la personnalité de l’artiste et quelques faits de sa biographie. Il souligne l’accouchement pénible de l’œuvre, la fuite finale devant son accomplissement, l’indifférence au sort ultérieur de son travail… Si Freud s’intéresse à l’œuvre de Léonard de Vinci ce n’est pas pour en éclaircir les mystères, mais pour déterminer si « dans l’œuvre de Léonard, des témoignages de ce que sa mémoire conserva comme la plus puissante impression de son enfance » ne pouvaient être repérés. C’est ainsi qu’il est amené à s’intéresser au fameux sourire récurrent dans ses peintures à partir du portrait de Mona Lisa. « Léonard aurait été captivé par le sourire de la Joconde, parce que ce sourire éveillait en lui quelque chose, au fond de son âme, sans doute un très ancien souvenir. » Sourire qui se répéta, ensuite, une fois réveillé, dans plusieurs de ses œuvres, en autant de nouvelles incarnations. Peut-être serait-ce le sourire de sa mère…Entre 3 et 5 ans, Léonard fut élevé chez son père naturel par sa belle mère et sa grand-mère paternelle. Le groupe de la Vierge et Sainte Anne avec l’enfant Jésus serait pour Freud la figuration à la fois de la perte de sa mère et de l’amour qu’il reçut de la part des 2 autres femmes.

Pour créer l’artiste puise aussi dans les mythes et son imaginaire ; ce fond mémorisé ou en élaboration d’images passées, possibles, produites ou à produire. Ce sont des images que C.G. Jung nomme archétypes et que les artistes s’approprient et travaillent.

Il est difficile de circonscrire les processus de création :

« Il serait intéressant de fixer photographiquement, pas tant les stades que les métamorphoses d’une œuvre d’art, peut-être on découvrirait ainsi le sentier que suit le cerveau en réalisant un rêve » écrivait Picasso qui était fasciné par son processus créateur. Ce projet fut réalisé au cinéma par Henri Georges Clouzot avec  Le Mystère Picasso en 1956.

Quand on observe un artiste à l’ouvrage, il semble bien en tous les cas que les stratégies soient différentes. Les recherches de K.R Beittel et de R.C. Brockhart en 1972 ont montré qu’on pouvait distinguer 3 manières de procéder :

  • la stratégie spontanée : la procédure change au cours du travail au profit d’une autre jugée plus pertinente. L’environnement affectif et social, l’état d’avancement du travail et le matériau sollicitent fortement l’attention et ce sont des facteurs de modification.
  • la stratégie divergente : c’est le but qui change plutôt que la procédure.
  • la stratégie académique : c’est une avancée selon une stratégie statique, une méthode pour laquelle la procédure est connue, allant de l’ensemble au détail.

Ces trois façons de procéder sont toutefois à nuancer en prenant en compte la tension qui existe entre les processus primaires (impulsifs) et les processus secondaires (contrôlés), et on constate souvent des stratégies différentes selon les stades de travail.

Nous ajouterons enfin que la création est un phénomène contradictoire qui met l’homme aux prises avec son milieu, avec son œuvre et surtout avec lui-même.

On peut parler de processus contradictoire car le créateur puise dans son milieu social, historique, culturel pour y trouver l’endroit de rupture présidant à toute création. Ainsi Malraux écrit :

« L’homme qui deviendra un grand peintre commence par découvrir qu’il est plus sensible à un monde particulier, celui de l’art, qu’au monde commun à tous. Il éprouve un besoin tyrannique de peindre, sachant que ce qu’il va peindre sera sans doute d’abord mauvais, et qu’il s’engage dans une aventure. Il traverse le temps du pastiche, généralement des derniers maîtres, jusqu’à qu’il prenne conscience d’un désaccord entre ce que « signifie » ce qu’il imite et la peinture qu’il pressent. Il distingue confusément un schème personnel qui va le libérer des maîtres, souvent avec l’aide de ceux du passé… Pas un peintre n’est passé de ses dessins d’enfant à son œuvre. Les artistes ne viennent pas de leur enfance, mais de leur conflit avec des maturités étrangères : pas de leur monde informe, mais de la forme que d’autres ont imposée au monde. Jeunes, Michel-Ange, Le Greco, Rembrandt imitent ; Raphaël imite, et Poussin, et Vélasquez, et Goya ; Delacroix et Manet et Cézanne, et… Dès que les documents nous permettent de remonter à l’origine de l’œuvre d’un peintre, d’un sculpteur – de tout artiste – nous rencontrons non un rêve ou un cri plus tard ordonné, mais les rêves, les cris ou la sérénité d’un autre artiste »

Les Voix du Silence. A. Malraux

De plus, tout se passe comme si l’œuvre excédait la capacité réceptive de celui qui la favorise. La création n’est pas seulement la réalisation d’une idée saisie dans tout son contenu et ayant seulement à se concrétiser… L’artiste ne sait ce qu’il va faire ni ce qu’il veut faire qu’une fois qu’il le fait, une fois que cela s’est fait en lui.

Enfin l’œuvre permet l’auto-construction de celui qui l’a conçue, elle se crée en lui et le crée par là même. Or, l’homme  se crée d’une certaine façon par le jugement négatif qu’il porte sur lui-même en découvrant que la rupture avec soi n’est que l’envers d’une affirmation plus authentique de soi. « C’est au moment où on perd son chemin qu’on entre en chemin », « qu’on touche à ce je ne sais quoi qui s’atteint d’aventure » dit le peintre Pierre Soulages. La création ne visant d’ailleurs pas à sombrer dans la contemplation d’un Moi individuel mais dans la création libre et généreuse d’un Soi universel.


Expression et création

Ce que nous dit Passeron, c’est que créer, c’est plus que s’exprimer : c’est faire une œuvre. Expression et création varient en raison inverse.

Nous avons tous la faculté de créer mais nous avons pu la laisser s’atrophier jusqu’à la haïr. La créativité peut pourtant s’exercer fréquemment jusqu’à devenir la passion de faire naître des œuvres.

S’exprimer et créer sont deux conduites qui se superposent souvent, mais qui ne sauraient être confondues. Nombre d’artistes, comme Stravinsky, se sont opposés à ce qu’on aborde une œuvre artistique sous le seul angle de l’expression. Et pour un philosophe, comme Souriau, le mot d’expression est rejeté en esthétique. Rejeté pourquoi ? Parce que, d’une manière générale, créer, c’est plus que s’exprimer. C’est rendre réel un objet qui va avoir une vie indépendante, hors du créateur, qui s’exprime et se manifeste par lui. Bref, c’est faire une œuvre. Pour que l’œuvre existe, il faut que le créateur emprunte en dehors de lui un ou plusieurs matériaux, dans lesquels il va construire ce qu’on appelle son "expression". Expression de quoi, exactement ? Peu importe. Car l’essentiel est bien que ce travail de l’expression se heurte au langage propre du matériau. Dominer un matériau, ce n’est pas et imprévu de ces dites expressions. Et l’artiste se prend au jeu. Il se met à construire des choses pour le plaisir de les construire et de les voir se construire, non plus simplement par besoin de communiquer. Certes, en créant, par plaisir, il va en même temps s’exprimer. Mais telle est la difficulté de la lecture d’une œuvre, quand nous cherchons ce qu’elle exprime: car il nous faut mesurer ce qu’elle a de construit, ce en quoi elle est œuvre, pour démasquer le flux de l’expression.

D’ailleurs, l’expression et la création ne visent pas la même valeur. Dans la création, c’est l’œuvre qui est visée, pour celui qui s’efforce de la réaliser. Quand on "est à l’œuvre", même si l’on ne sait pas très bien où l’on va, c’est le projet d’aboutir qui anime la conduite. Quand je m’exprime, je cherche surtout à être exact, quand je peins, je ne cherche pas à être exact, ou du moins pas de la même façon: je cherche à ce que la peinture "tienne", pour ne pas dire "soit belle". La valeur de l’œuvre, c’est le beau, celle de l’expression le vrai. Mais l’expression est toujours un peu création (car je me sers d’un langage qui n’est pas moi), et la création un peu expression ("Ce n’est pas parce que je ne sais pas ce que veulent dire mes toiles qu’elles ne veulent rien dire". Dali). L’expression et la création sont, dans un même domaine, deux facteurs qui varient en raison inverse l’un de l’autre, l’expression n’étant jamais absolument véridique, comme la création n’a jamais lieu ex nihilo.

La création est définie comme une "fonction psychologique" (Meyerson), "la synthèse des raisonnements du cerveau supérieur et des pulsions du cerveau ancien" (Debray-Ritzen). Je pense que, psychologiquement, nous avons tous une certaine faculté de créer, plus ou moins manifestée ; cette faculté de synthèse, elle prend des formes variées ; mais elle peut être atrophiée. Or, voici beaucoup de gens qui restent sur le plan de la routine, des gens qui vous disent: "Créer, moi, je ne peux pas", qui ne songent même pas que ce soit possible. Ainsi cette jeune dame qui achète chez sa mercière des canevas affligeants, alors que si elle se laissait aller à ce qui est resté sans doute au fond d’elle-même, l’enfant qu’elle a été à la maternelle, et qui avait du génie, elle créerait des broderies fraîches, naïves peut-être, en tout cas plus intéressantes. Le caractère de la personne n’est pas toujours en cause. Souvent, ce sont les conditions sociales qui vous plient au travail répétitif. Mais le pire, c’est quand le caractère se conforme au statut social dans la satisfaction de soi, le préjugé ; Breton disait que nombre de gens poursuivent le merveilleux d’une triste haine ; il en va de même pour la création, l’innovation, les capacités psychologiques d’ouverture.

Un second stade est celui où nous voyons s’exercer une créativité intermittente, faible dans l’ensemble, forte à l’occasion. La création est alors fonction de la vie, des situations dans lesquelles on se trouve, des problèmes que vous posent aussi bien un bricolage, une maison à peindre, que la gestion d’une banque. Nombre d’artistes sont des créateurs intermittents, leur œuvre n’étant qu’un moyen pour obtenir des bénéfices et des bonheurs qui n’ont rien à voir avec l’art. Cette créativité intermittente, c’est aussi celle qu’on trouve dans l’artisanat populaire, quand il est resté vivant.

Il y a aussi des gens entièrement voués à l’exercice intense et délibéré de la créativité pour elle-même. "Rien de grand ne se fait sans passion", disait Diderot, et des artistes visent la créativité comme élément d’une vie plus digne d’être vécue, et qui, par tempérament, cherchent toujours la solution nouvelle. C’est la passion de créer, pour la joie de voir naître l’œuvre.

 

André Passeron – Pour une philosophie de la création. 1989