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L’enquête sociologique : l’entretien

 

Si, bien que ses représentants partagent parfois le même surnom de « socio », il est nécessaire de distinguer  « socioculturel » et « sociologie », il peut-être malgré tout pertinent de mobiliser les outils de cette dernière dans le cadre des activités de l’ESC. Il en va ainsi des techniques d’entretien utilisées dans le cadre des enquêtes sociologiques qui peuvent intégrer un travail engagé lors d’une étude de territoire, de diagnostic préalable au PADC…

 

L’entretien à visée exploratoire

L’entretien à visée exploratoire

-D’après BLANCHET & GOTMAN, « L’enquête et ses méthodes : l’entretien », Paris, Armand Colin (coll. 128), 2010-

« L’entretien est un parcours. Alors que le questionneur avance sur un terrain entièrement balisé, l’intervieweur dresse la carte au fur et à mesure de ses déplacements. »

Définition

« L’enquête par entretien est une technique qui s’impose lorsque l’on veut aborder certaines questions, et une démarche qui soumet le questionnement à la rencontre au lieu de le fixer d’avance. »

L’enquête par entretien est l’instrument privilégié de l’exploration des faits dont la parole est le vecteur principal. Ces faits concernent les systèmes de représentations (pensées construites) et les pratiques sociales (faits expériencés).

Le recours à l’entretien prend également tout son sens lorsqu’on s’intéresse aux idéologies. Il faut comprendre par là un « ensemble organisé de représentations», représentations qui ne sont pas tenues d’être rationnelles et sont toujours accompagnées d’une charge émotionnelle.

Ces représentations organisent la vie et les actes du sujet, qui ainsi perçoit le monde et se situe dans ce dernier en fonction d’elles.

« L’enquête par entretien est ainsi particulièrement pertinente lorsque l’on veut analyser le sens que les acteurs donnent à leurs pratiques, aux évènements dont ils ont pu être les témoins actifs ; lorsque l’on veut mettre en évidence les systèmes de valeurs et les repères normatifs à partir desquels ils s’orientent et se déterminent. »

Tout le travail du sociologue consiste ensuite, en partant des catégories propres à son interlocuteur, à replacer son discours dans un espace collectif. Au cours de l’entretien des résistances peuvent freiner l’interlocuteur, ceci pour deux raisons principalement :

–  L’interlocuteur est amené à dire tout haut ce qu’il pensait tout bas jusqu’alors, il passe « d’un registre procédural (savoir-faire) à un registre déclaratif (savoir-dire) ». Il s’expose ainsi doublement, à la fois face à lui-même et face à un étranger (le chercheur). C’est le processus que Gotman et Blanchet nomment l’objectivation.

– Un autre phénomène peut intervenir et perturber l’entretien, il s’agit de la régionalisation des représentations. Ou plus simplement dit, pourquoi un interlocuteur aura du mal à dire qu’il a quitté son travail pour des raisons familiales, puisque ces deux mondes sont en principe séparés.

Il n’y a donc pas, comme on pu le penser certains auteurs, de refoulement au terme où la psychologie l’entend, mais une volonté de « sauver la face » face à un chercheur que l’on ne connaît pas.

Les paramètres de la situation d’entretien

La distribution des acteurs : « Si la proximité sociale entre l’intervieweur et l’interviewé constitue un élément non négligeable pour faciliter la mise en place du cadre de l’entretien, deux situations problématiques types se présentent selon que le groupe social d’appartenance de l’intervieweur est « supérieur » ou « inférieur » à celui de l’interviewé ».

Le cadre contractuel de la communication : « Pour instaurer un cadre contractuel initial, l’intervieweur est tenu de dire à l’interviewé les motifs et l’objet de sa demande. Il doit répondre à deux questions souvent implicites : Pourquoi cette recherche ? Pourquoi cet interviewé ? (pourquoi moi) »

Ce à quoi le chercheur peut et doit répondre en expliquant les objectifs de sa recherche, mais sans dévoiler la problématique ni les hypothèses et en parlant des techniques d’échantillonnage (cad de sélection des témoins). S’établit alors un contrat entre l’interviewé et l’intervieweur. Le premier acceptant de parler d’un thème dans un cadre défini par le second.

Les modes d’intervention

« L’intervieweur poursuit son objectif qui est de favoriser la production d’un discours sur un thème donné au moyen de stratégies d’écoute et d’intervention. »

« L’intervieweur traite en temps réel l’information communiquée par l’interviewé. Ce traitement peut concerner trois types de question : Qu’est-ce qu’il me dit des choses dont il parle (dimension référentielle) ? Qu’est-ce qu’il me dit de ce qu’il en pense (dimension modale) ? Qu’est-ce qu’il me dit de ce qu’il cherche à accomplir comme acte à mon égard (dimension illocutoire) ? »

L’activité de l’intervieweur n’est pas un simple enregistrement de données, il sélectionne et articule ce qui lui est dit, il pose un diagnostic.

« La clé de la méthodologie de l’entretien repose ainsi sur la technique d’écoute, sa préparation et son explicitation après coup. Mais cette écoute est d’autant plus performante qu’elle est instruite par des objectifs précis et un cadre de référence théorique explicite. »

Quant aux stratégies d’intervention elles sont au nombre de trois :

  • La contradiction, « contraint l’interviewé à soutenir l’argumentation de son discours ». Ce type d’intervention amène cependant l’interviewé à extrêmiser ses positions, de plus dans ce cas l’intervieweur perd en partie sa neutralité. La contradiction est cependant utile dans le cas où l’interviewé relaye un discours public (dans le cadre d’un entretien mené avec un politicien par exemple).
  • Les consignes, qui sont « des interventions visant à définir le thème du discours de l’interviewé ». « Le rôle des consignes est essentiel dans l’entretien. Ces instructions ajoutent des éléments d’information au cadre contractuel dont le respect est un enjeu pour que soit assuré la pertinence du discours. ». Il s’agit cependant de les doser avec soin, pour ne pas tomber dans un jeu de questions-réponses, propre au questionnaire.
  • Les relances, sont des actes réactifs, elles « prennent pour objet le dire antérieur de l’interviewé ».
L’interaction des discours et des interventions

« Le discours énoncé par l’interviewé est construit en interaction permanente avec l’intervieweur qui en sollicite la production linéaire à l’aide de ses relances. ».

Quant au type de relances choisies, en plus du contexte, il dépend également de la formation et des habitudes du chercheur.

 Les types de discours

« Les discours produits par l’entretien sont essentiellement composés d’énoncés assertifs, c’est-à-dire dont le but vise à faire connaître à l’auditeur un état de chose ou une conception tenue pour être vraie. »

Ces énoncés eux-mêmes peuvent être de trois types : narratifs, informatifs ou argumentatifs, qui seront plus ou moins utilisés selon le thème abordé.

Les effets des relances sur les types de discours

Selon le type de relance utilisé, les types de discours employés par l’interviewé varieront. Dans le cadre d’une réitération écho par exemple, l’effet est offensif. On reprend en effet une partie du discours de l’interviewé, mais cette sélection découle de notre choix de chercheur. Face à cela l’interviewé peut réagir de différentes manières, soit en résistant à ce « découpage », qu’il juge arbitraire ou au contraire en acceptant ce choix, comme étant réalisé par une instance supérieure.

La réitération reflet quant à elle (« vous pensez que… »)risque de remettre en cause l’assurance de l’interviewé. Les déclarations de leur côté peuvent être menées de trois manières par l’intervieweur. Ou alors il fait « une reformulation conclusive et généralisante qui montre qu’il a compris et quiconfirme parfaitement à l’interviewé l’intérêt de ce qu’il dit. », ou alors il fait exprès de ne pas avoir compris, de manière à obtenir une information plus précise, ou alors finalement il fait une inférence logique et pragmatique, qui là aussi prouve qu’il a écouté et compris ce qui lui a été dit.

Dans le cas où la déclaration est une interprétation il peut se produire deux phénomènes, ou alors l’interviewé adhère à ce qui est dit, ou il résiste, reste que ce n’est pas toujours face au sens de ce qui lui est présenté qu’il réagit, mais parfois en fonction de son rapport à l’intervieweur.

Les interrogations finalement peuvent jouer un rôle positif ou non. « Les questions, distribuées à doses « homéopathiques », ont pour fonction d’appeler directement à un registre discursif donné à propos d’objets intégrés à la thématique traitée par l’interviewé. Par contre, une dose massive d’interrogations perturbe le déroulement de l’entretien de recherche. »

« Parmi les trois types d’intervention dont l’intervieweur dispose (contradiction, consigne, relance), la première est en principe à écarter. L’usage de la consigne en cours d’entretien entraîne des ruptures de la linéarité des discours de l’interviewé, une dépendance thématique de ce discours aux sollicitations de l’intervieweur, et a pour conséquence une baisse de la prolixité discursives de l’interviewé. Les relances, par contre, constituent les interventions les plus efficaces pour soutenir la production discursive de l’interviewé ; toutefois ce ne sont pas des interventions neutres ; elles influencent le discours en traduisant une certaine intention de l’intervieweur. »

« Le pilotage d’un entretien s’effectue donc à la fois au coup par coup, car l’écoute est diagnostique et entraîne un travail d’interprétation et de problématisation en temps réel, et par anticipation, car le fonctionnement interlocutoire de l’entretien s’effectue dans un système interlocutoire à réponses différées. ».

Pourquoi ? Comment ?

Dans son ouvrage Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales Paris, (La Découverte), le sociologue Howard S. BECKER s’appuie sur sa propre pratique de l’entretien pour repérer comment l’utilisation du « pourquoi ? » et du « comment ? » peut influencer les réponses formulées dans le cadre d’un entretien.

 

« Ne demandez pas « Pourquoi ? » ; demandez « Comment ? »

(…)D’une certaine manière, « Pourquoi ? » semble plus profond, plus intellectuel –comme si on s’intéressait ainsi davantage au sens profond des choses-, que le simple «Comment ? » narratif. Ce préjugé s’incarne parfaitement dans la très ancienne et très factice distinction –toujours péjorative- que l’on opère entre l’explication et la « simple » description.

(…) En interviewant les gens, je me suis rendu compte que je déclenchais systématiquement chez eux une réaction de défense lorsque je leur demandais pourquoi ils faisaient telle ou telle chose. Quand je demandais à une personne pourquoi elle avait fait telle chose à laquelle je m’intéressais – « Pourquoi êtes-vous devenu docteur ? ; Pourquoi avez-vous choisi d’enseigner dans cette école ? »-, elle avait l’impression que je lui demandais de se justifier, de trouver une raison vraiment valable pour expliquer l’action en question. Mes « Pourquoi ? » recevaient systématiquement des réponses brèves, défensives et pugnaces, comme si les gens avaient voulu me dire : « Bon, ça te convient, là ? »

A l’inverse, quand je leur demandais comment telle chose s’était produite – « Comment en êtes-vous arrivé à choisir ce métier ? » ; « Comment en êtes-vous arrivé à enseigner dans cette école ? »-, je constatais que mes questions « fonctionnaient » correctement. Les personnes interrogées répondaient longuement, me racontaient des histoires pleines de détails intéressants, faisaient des récits qui mentionnaient non seulement les raisons pour lesquelles elles avaient fait telle ou telle chose, mais également les actions d’autres personnes ayant contribué au résultat auquel je m’intéressais. Ainsi, lorsque j’interviewais des fumeurs de marijuana pour mettre au point une théorie de la genèse de cette activité, la question « Comment avez-vous commencé à fumer de l’herbe ? » ne déclenchait aucune des réactions négatives et coupables qu’aurait entraînées la question « Pourquoi fumez-vous du shit ? », qui aurait pu laisser supposer que je les accusais de quelque chose.

(…)Même les personnes coopératives, les personnes qui n’étaient pas sur la défensive, fournissaient des réponses brèves à la question « Pourquoi ? ». Ils comprenaient cette question comme la recherche d’une cause ou peut-être de plusieurs, mais en tout cas de quelque chose qui puisse se résumer en peu de mots (…) Si vous avez fait ça, c’est qu’il y a une raison. Alors dites-moi quelle est cette raison. De plus, « Pourquoi ? » leur semblait appeler une « bonne » réponse, une réponse sensée et défendable. (…) La question « Pourquoi ? » exige de la personne interrogée qu’elle fournisse une raison qui l’absolve de toute responsabilité dans quelque phénomène regrettable que ce soit que cette question pourrait sous-entendre. « Pourquoi êtes-vous en retard au travail ? » est une question qui rappelle clairement une « bonne » raison ; « j’ai eu envie de faire la grasse matinée » n’est pas une bonne réponse, même si elle est juste, parce qu’elle trahit une intention illégitime. En revanche, « Mon train est tombé en panne » peut être une bonne réponse, parce qu’elle indique que les intentions du locuteur étaient bonnes, et que la faute ne lui en est donc pas imputable (à moins que la réplique suivante ne soit : « Vous devriez vous lever suffisamment tôt pour prendre en compte ce genre de risque »). « C’était écrit dans mon horoscope » ne passera pas non plus dans la plupart des cas.

Mes « Comment ? » donnaient plus de marge aux personnes interrogées ; ils étaient moins contraignants, plus ouverts ; ils leur permettaient de répondre exactement comme elles le voulaient, et de raconter une histoire incluant tout ce qu’elles estimaient qu’elle dût inclure pour être compréhensible. Ils n’appelaient aucune « bonne » réponse, n’avaient pas l’air de chercher à trouver le coupable de telle ou telle mauvaise action ou de tel ou tel résultat regrettable(…) Mes « Comment ? » ne « téléphonaient » pas le type de réponse(…). En conséquence de quoi ils invitaient les gens à inclure dans leur réponse ce qu’ils estimaient être important pour l’histoire, que j’y eusse pensé de mon côté ou non.

(…)

Je voulais arriver à connaître toutes les circonstances d’un évènement donné, tout ce qui gravitait autour de cet évènement et toutes les personnes qui y étaient impliquées. (Ce « tout » et ces « toutes » sont bien sûr hyperboliques ; je ne voulais pas réellement savoir tout ça –mais je m’intéressais certainement à davantage de choses que ne le font d’ordinaire les sociologues.) Je voulais connaître l’enchaînement des choses, découvrir comment telle chose avait mené à telle autre, comment telle chose ne s’était pas produite tant que telle autre ne s’était pas non plus produite. Par ailleurs, je savais pertinemment que je ne connaîtrais jamais toutes les personnes, tous les évènements et toutes les circonstances impliquées dans l’histoire. En parlant aux gens, je m’attendais simplement à apprendre des choses qui puissent enrichir ma collection et qui me permettent d’affiner ma compréhension et mon analyse de la situation. Je voulais les placer en situation de dire un maximum de choses, notamment des choses auxquelles je n’avais pas pensées.

Je dois ici limiter ma condamnation des questions commençant par « Pourquoi ? » par une exception d’importance. Parfois, les chercheurs veulent savoir précisément quel type de raison les gens fournissent pour expliquer leurs actions passées ou leurs intentions futures. »

L’entretien semi-directif

https://www.youtube.com/watch?v=5FaJjodprg8

Philippe Sahuc maître de conférences, Sociologie de l’éducation, ENSFEA : Libres propos sur l’entretien semi-directif par quelqu’un qui le pratique assidûment…